Texte de Elizabeth Doria :

Je – je suis, j’essaie de me présenter, j’essaie de vous donner un résumé, une impression fidèle et perspicace de ma personne. Je suis, une personne, jeune, dit-on – j’ai l’impression d’avoir vécu, longtemps et beaucoup de choses, mais il paraît que je suis jeune – Je suis, une femme – je crois, en tout cas on me l’a toujours dit – Je suis, châtain, de haute taille – Je relève souvent mes cheveux parce qu’ils me gênent sinon – et que je trouve que ça me va mieux, ça dégage mon cou, on m’a souvent dit que ça m’allait bien – Je deviens – je ne sais pas ce que je deviens car je n’ai pas de réponse quand on me demande ce que je fais dans la vie – dans la vie, je vis, et voilà – je ne sais pas ce que font les autres pour être heureux ou avoir l’impression d’être quelqu’un et d’avoir un sens – je ne comprends pas ce que font les autres.

On me dit que je suis inadaptée. Mes symptômes ressemblent à ceux de quelque chose qu’ils ont rangé quelque part dans un manuel dont le titre est un acronyme – je ne sais pas ce que cela veut dire. Je sais que ce que font autour de moi n’a pas de vrai sens pour moi – je sais que je ne sais pas qui je suis – je sais que je ne sais pas me résumer et résumer la vie – je sais que la vie est un fouillis de tant de choses que je ne sais pas toujours dans quel sens elle va – je sais qu’elle me porte –

Je sais qu’il paraît que je ne sais pas assez –

Ils disent que je dois apprendre parce que c’est ce qu’on fait à mon âge –

j’apprends mais ils ne comprennent pas comme j’apprends –

je fais et deviens mais sans doute pas ce qu’ils voudraient –

je ne sais pas comment eux ils font je ne comprends pas je ne peux pas tout ça m’est beaucoup trop lourd et difficile et impossible et je ne suis pas EUX ne peux pas l’être ils ne me comprennent pas –

du coup ma mère m’a dit

« Ma fille, Estelle, ma puce –

ça ne m’amuse pas plus que toi tu sais mais –

je t’ai pris rendez-vous chez le psy pour qu’on trouve ce qui ne va pas avec toi. »

ce qui ne va pas avec moi c’est votre monde –

votre monde ne va pas du tout avec moi –

Mais ma mère me dit que je n’ai pas le choix, qu’il va bien falloir que je fasse quelque chose de ma vie un jour –

je réfléchis à si je préfèrerais en faire un chat ou un vase, je n’ai pas trop trouvé, mais ce n’est pas ça qu’elle voulait dire –

elle dit aussi qu’ils ne peuvent pas nourrir toute leur vie quelqu’un qui doit devenir « une adulte indépendante, épanouie, heureuse » –

alors je vais chez le psy.

Psy chiatre chologue chothérapeute chopathe chanalyste chokwak –

un monsieur en costume comme tous les monsieurs dans un cabinet avec des tapis et des beaux meubles en bois sombre qui ont l’air bien lourds pour le pauvre parquet et un fauteuil confortable en cuir qui tourne et un sofa

il a les mains moites et une tête de souris je l’imagine en train de grignoter un petit bout d’emmental qu’il tiendrait entre ses mains moites

Ma mère entre et s’installe dans le premier fauteuil moi je vais dans celui d’à côté j’ai envie d’aller m’allonger en chien de fusil sur le sofa qui a l’air très très doux mais il paraît qu’on fait pas comme ça alors je m’assieds dans le fauteuil bien sagement en faisant un gros effort pour que mes pieds restent par terre et pas sur le bord du fauteuil l’accoudoir en l’air n’importe où

je l’écoute parler de moi à quelques années-lumières je suis dans une bulle d’eau car je sais que c’est de moi qu’elle parle mais je n’arrive pas à comprendre ce qu’elle dit car j’ai l’impression qu’elle parle d’une personne qui ne pourrait exister dans aucune dimension du multivers

ils parlent « de moi » sans me parler et j’ai toujours pas compris qui était ce « moi » qui a l’air d’être sa fille et pourtant de si peu me ressembler

ils ne parlent pas à m.o.i quoi que ce soit en tout cas l’entité gazeuse et aux contours indéfinis que j’ai fini par appeler moi

ils parlent d’une jeune fille de vingt et un ans qui s’appelle Estelle Le Corre qui a arrêté la fac et qui passe ses journées à « ne rien faire se balader n’a pas de but ni d’ambition ne sait pas ce qu’elle veut manque de motivation »

je sais pas qui c’est

Ma mère a fini par sortir et le psy commence à me porter des questions qui sont sur une ligne droite d’acier grinçant la même que celle où ma mère se balade tout le temps et je ne sais pas lui répondre car il utilise des mots qui ne sont pas dans ma langue et qui ont une définition dans le dictionnaire mais pas le mien

Puis il se tait et dit qu’il veut m’écouter

j’attends parce que m’écouter c’est écouter le bruit de mes vêtements quand je croise les jambes et le bruit de mes cils qui battent et de mes muscles qui se crispent et du souffle qui sort de ma bouche et de mes articulations qui craquent discrètement et de mon coeur qui pompe mais il n’a pas l’air très sensible à tout ça pas très satisfait on dirait qu’il veut quelque chose de plus comme si le seul bruit que je produisais et qui était écoutable c’est celui de l’air qui fait vibrer mes cordes vocales et passe par ma bouche qui article des mots appartenant à la langue française et ordonnés dans un ordre à peu près grammaticalement correct et traduisible par un cerveau éduqué habituel

mais mes cordes vocales elles n’ont pas envie de faire l’effort de vibrer pour ce monsieur en costume qui ne comprend pas ma langue et ma langue semble inconfortable dans ma bouche et je suis pâteuse parce que je ne sais pas ce qu’il veut que je lui dise

Alors je lui dis bonjour.

Je lui dis je – je suis, j’essaie de me présenter, j’essaie de vous donner un résumé, une impression fidèle et perspicace de ma personne. Je suis, une personne, jeune, dit-on – j’ai l’impression d’avoir vécu, longtemps et beaucoup de choses, mais il paraît que je suis jeune – Je suis, une femme – je crois, en tout cas on me l’a toujours dit – Je suis, châtain, de haute taille – Je relève souvent mes cheveux parce qu’ils me gênent sinon – et que je trouve que ça me va mieux, ça dégage mon cou, on m’a souvent dit que ça m’allait bien – Je deviens – je ne sais pas ce que je deviens car je n’ai pas de réponse quand on me demande ce que je fais dans la vie – dans la vie, je vis, et voilà – je ne sais pas ce que font les autres pour être heureux ou avoir l’impression d’être quelqu’un et d’avoir un sens – je ne comprends pas ce que font les autres –

Les autres comme vous vous voyez je ne sais pas qui ils sont ni comment ça se passe dans leurs mécanismes j’ai l’impression d’être faite d’un autre métal que le vôtre car votre acier dur et froid moi je ne le comprends pas et vos beaux rouages mathématiques je les ferais rouiller rien qu’en m’approchant d’eux – moi je suis une anarchie de galets empilés, de lauzes brisées qui glissent au moindre pas – ou alors je suis une terre glaise humide sur un tour de potier – je suis une coulée de boue sur le flanc d’une montagne où on n’a pas pris la peine de construire des maisons – je suis un bord de route poussiéreux et monotone auquel on ne fait plus attention parce qu’on le voit depuis des kilomètres mais on a oublié qu’il y avait des serpents qui s’y cachaient –

Je ne fais pas rien de ma vie car on ne peut pas faire quelque chose de la vie c’est elle qui se fait toute seule qui vous érode en coulant sur vous mais ça ma mère elle ne le comprend pas – elle croit que je dois décider que la vie est un bloc de pierre qu’on va tailler pour qu’il montre l’image qu’on veut – ma vie ce n’est pas ça car si ma vie était un bloc de pierre elle serait morte et sans mouvement – le bloc de pierre c’est la tombe mais ça elle n’a toujours pas compris – vous comprenez vous ?

Je ne sais pas ce que je veux faire car je ne comprends pas ce que les autres font dans leur vie et pourquoi c’est intéressant ou pourquoi le faire si ça n’est pas intéressant car je suis de toute façon un être vivant et que les êtres vivants ont le droit de vivre la pluie ne demande pas à la fougère de produire des fruits pour pouvoir l’arroser – mais moi on dit que je dois faire quelque chose être productive mais je ne comprends pas car je produis, je produis de la sueur des larmes des excréments du dioxyde de carbone et tout un tas d’autres choses mais on dirait que la société a dit que ça n’était pas très intéressant et qu’il valait mieux produire des voitures des actions et des hamburgers avec de la viande trop grasse qui a baigné dans l’huile pendant deux heures car c’était le steak du dessous de la pile –

Moi je ne veux pas de steaks du dessous de la pile je veux juste pouvoir passer mon après-midi couchée par terre dans l’herbe parce qu’il y a plein de petits animaux vivant partout autour de moi et que j’ai envie d’être avec eux un peu d’entendre leurs froissements et d’essayer d’en tuer le moins possible même si fatalement on tue toujours un peu –

Je sais que je suis ici pour parler mais est-ce que vous s’il vous plaît, vous à qui je suis tenue de parler de toute façon, vous qui êtes censé me « soigner » pour que je sois « adaptée » et « fonctionnelle » est-ce que vous pouvez m’expliquer un peu ?

Il n’a rien dit.